La vie est une chienne... Imprimer Envoyer
Lundi, 20 Juin 2016 22:47

Toyota Le Mans 2016La vie est une chienne.

Après ce dernier pit-stop, la Toyota a plus d'une minute d'avance. Cette fois-ci, c'est fait. Ils vont enfin aller la chercher. Il reste quatre minutes. Ca va le faire. Ca le fait toujours. 23H56' ou 24H00', c'est pareil. Ca ne fait aucune différence. Et qu'est ce que c'est mérité ! Cette victoire réjouit tout le monde !

Comme on a la mémoire courte... Jesus Pareja. Je n'aurai pourtant jamais du oublier Jesus Pareja. Et sa Porsche Brun n°16. En 1990, il leur avait manqué un quart d'heure. Quinze minutes qu'un boulon à deux francs six sous avait décidé de ne plus faire. Immobilisant la 962C à Mulsanne. Jesus était allé pleurer auprès de ses panneauteurs, alors encore placés à la sortie de ce virage lent et non dans les stands comme aujourd'hui.

C'était un vrai crève-cœur. Je n'aurai pas du oublier. La vie est une chienne. Oh oui, ce n'est que du sport. Je le sais bien.

C'est bizarre. Elle donne l'impression d'aller moins vite, subitement cette n°5. Mais combien de fois au cours de ces 24 Heures ai-je eu un coup au cœur en jetant un coup d’œil trop furtif au écrans ? En faisant trop de choses à la fois, on analyse avec moins d'acuité, j'ai du me tromper. Elle va gagner. C'est marrant, on a déjà prévu l'article. La dernière fois qu'un n°5 a gagné. C'était l'Audi Goh en 2004. Ses couleurs ? Blanc, rouge et noir. Comme la Toy ! Marrantes ces coïncidences... Elle va gagner.

Pourtant, y a un truc qui cloche. C'est quoi cet écart ? C'était plus d'une minute. Il n'y a plus que 40 secondes ! Pourquoi ? Merde, 24 secondes maintenant ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

Le cerveau est bizarre. Il entre dans un mode de fonctionnement complètement aberrant ! Il refuse l'évidence et trouve une justification naturelle à cela. Tout va bien. Kazuki attend juste l'autre Toy' pour finir groupés. C'est débile ! Ca ne rime à rien. Ils n'ont pas dix ou quinze tours d'avance. Seulement quelques secondes. S'ils veulent finir groupés, ils ralentissent la n°6 et la font attendre la n°5 mais on ne met pas en péril le faible avantage sur la 919. Mais mon cerveau bloque. J'ai été sidéré en conférence de presse d'entendre Stéphane Sarrazin dire qu'il pensait, lui aussi, que Kazuki l'attendait...

Et subitement, on comprend enfin. On admet. Oui, elle ne roule plus aussi vite. Oui, elle se traine ! Un choc. Tout le monde est choqué. Ca hurle de stupeur dans les tribunes. Ca hurle de stupeur en salle de presse.

Porsche 919 Le Mans 2016Le cerveau repart de plus belle dans ses folies. Kazuki fait juste un reset. Il s'arrête pour être plus précis dans ses gestes, plus concentré ! Il va vite repartir, juste avant que la Porsche ne le double. Mais la Porsche passe. Romain et Marc s'effondrent de joie et de stupeur dans leur stand. Les visages japonais sont figés. Hugues Pleure.

La vie est une chienne. Ce n'est que du sport. Je le sais bien.

Kazuki repart. Puis s'arrête à nouveau. Puis repart enfin. Lentement. Il va finir son tour. Lentement. Au point de ne pas être classé. Je suis au Live-Texte. Je suis totalement focalisé sur cette dinguerie. Je parviens à ne pas oublier le duel du GTE-Pro qui lui est une dinguerie d'un tout autre genre. Et qui fait peu honneur au sport. Mais j'occulte presque totalement le dernier tour de Frédéric Sausset.

J'avoue ne pas l'avoir vu emmener Inès jusqu'aux stands. Est-ce que cela a été filmé, je n'en ai aucune idée ? Difficile de taper sur un clavier et de tout voir en même temps...

th_2016_JT_034Bravo Mr Sausset. La vie a été une chienne avec vous. J'étais plus que sceptique sur votre projet. Le Mans est tellement dangereux. Pourtant, aux dires de deux pilotes tels que Romain Dumas et Loïc Duval, vous ne les avez pas gênés en piste. Vous aviez l'intelligence de la course, ont-ils dit. Eux qui ne se privent pas pour nous dire ce qu'ils pensent de ces pilotes maladroits... Alors, je ne peux que m'incliner... Chapeau très bas. J'ai deux bras, deux jambes et s'il m'arrive parfois de rouler vite, je ne me prétendrais jamais capable de faire Le Mans. Malgré mon amour inconsidéré pour cette course. Bravo, tout simplement...

La n°5 va finir, c'est déjà ça. Elle va boucler son dernier tour. Et là, je me dis : « Mais comment ces trois pilotes vont-ils pouvoir monter sur le podium ? » Je serai eux, je n'en aurai pas le cœur. Montrer mes larmes à toute cette foule ? Jamais. Kazuki franchit la ligne. Neel a déjà embarqué ses coéquipiers pour fêter la 18ème victoire Porsche ! On attend ce podium de pied ferme. Mais soudain, ça bugue à nouveau ! La 5 disparaît du classement ! Non, pas ça ??? Si, ça. Logique, normal, rien à redire. Le règlement, c'est le règlement. Je l'accepte vite. Plus de 6 minutes, ce dernier tour n'est pas valide. De toute façon, deuxième ou rien, après une telle claque, est-ce vraiment important ? De toute façon, la vie est une chienne. De toute façon, ce n'est que du sport...

Je pense à mes potes de Toyota. Oui, par la force des choses, par la proximité de la langue, j'ai plus d'amis chez Toyota que chez Porsche ou Audi. J'adore Romain. J'apprécie Neel, toujours souriant, je connais peu Marc. La question n'est pas là. Même pour Le Mans, je trouvais plus sympa que Toy' aille enfin chercher son premier succès plutôt qu'un énième pour Audi ou Porsche... Mais voilà, ça ne l'a pas fait. Alors que ça le fait toujours... Et le texto de mon frère qui tombe, implacable : « A la fin, c'est toujours les allemands qui gagnent... » La vie est une chienne mais ce n'est que du sport. Je le sais bien.

Un lundi matin, tu reprends la route. Tu viens d'en vivre une belle, l'une des plus belles, l'une des plus fortes en émotion. Malgré la fatigue, toujours présente après un tour de cadran au fond du pieu, tu es bien, heureux d'avoir vu une belle course, triste un peu pour Toy mais content d'avoir vécu des émotions si fortes. A ce moment là, tu oublies totalement qu'un de tes amis n'a justement pas vécu cette course. Cas de force majeure. Pour lui, la course passait au second plan cette année. Les proches avant tout...

Tu es bien. Tu roules vers la maison. Le téléphone sonne. Tu entends ces mots : « J'ai une mauvaise nouvelle. Très mauvaise. » Cela touche un ami. De très près. Ce n'est plus du sport. Et la vie est une chienne, vraiment. Je le savais bien.

Courage, mon ami...